Quel pays n’est pas endetté et comment est-ce possible économiquement ?

Macao affiche une dette publique de 0 % du PIB. Brunei se situe à 2,33 %, le Koweït à 3,18 %. Ces chiffres, tirés de données du Fonds monétaire international pour 2023, placent ces territoires aux antipodes de la plupart des économies mondiales. Derrière ces ratios proches de zéro se cachent des modèles économiques très différents, parfois fragiles, souvent mal compris.

Rente de monopole et association constitutionnelle : les deux voies vers la dette zéro

Deux juridictions dans le monde présentent un ratio de dette publique strictement nul. Macao, région administrative spéciale de la Chine, y parvient grâce à un mécanisme précis : la rente de monopole légal sur les casinos et le tourisme. Les revenus générés par cette industrie créent des excédents budgétaires récurrents, suffisants pour financer l’ensemble des dépenses publiques sans jamais recourir à l’emprunt.

Le second cas est Niue, petit État insulaire du Pacifique Sud. Son modèle repose sur une association constitutionnelle avec la Nouvelle-Zélande depuis 1974. Wellington fournit aide budgétaire, services publics et garanties financières. Niue n’a tout simplement pas besoin d’émettre de dette souveraine.

Ces deux exemples illustrent des situations où l’absence de dette ne résulte pas d’une discipline budgétaire classique, mais d’une configuration institutionnelle ou économique qui supprime le besoin même d’emprunter.

Façade d'un ministère des finances d'un pays sans dette publique avec des fonctionnaires en entrée

Pays pétroliers à faible dette : le rôle des fonds souverains et des hydrocarbures

Brunei Darussalam, avec ses 2,33 % de dette rapportée au PIB, incarne un autre modèle. Ce sultanat d’Asie du Sud-Est tire la quasi-totalité de ses revenus des hydrocarbures. Les recettes pétrolières et gazières alimentent directement le budget de l’État, et les excédents sont dirigés vers un fonds souverain.

Le Koweït (3,18 %) fonctionne sur un schéma comparable. Le Turkménistan (4,7 %) également, bien que son économie soit moins diversifiée et plus opaque sur le plan statistique. Dans ces trois cas, la faiblesse de l’endettement s’explique par une combinaison de facteurs :

  • Des recettes d’exportation d’hydrocarbures massives par rapport à la taille de la population et du budget national
  • Des dépenses publiques contenues, parfois au prix d’un investissement limité dans les infrastructures sociales
  • L’absence de système fiscal large (pas d’impôt sur le revenu pour les particuliers dans plusieurs de ces pays), compensée par la rente énergétique
  • Des fonds souverains qui accumulent les excédents et servent de matelas en cas de chute des cours

Hong Kong (6,46 % de dette par rapport au PIB) se distingue dans ce groupe. Son faible endettement ne vient pas du pétrole mais d’une fiscalité basse, d’une monnaie stable et d’une économie de services à forte valeur ajoutée, selon le ministère français de l’Économie.

Freins constitutionnels à l’endettement : un mécanisme sous-estimé

Au-delà des rentes pétrolières ou de jeu, certains micro-États maintiennent une dette quasi nulle grâce à des dispositifs juridiques contraignants. Plusieurs d’entre eux, affichant un ratio inférieur à 3 % du PIB, combinent des règles constitutionnelles de frein à l’endettement avec des fonds de réserve alimentés par les excédents budgétaires.

Ce type de mécanisme empêche le gouvernement d’emprunter au-delà d’un seuil défini dans la constitution, sauf circonstances exceptionnelles. Le principe est simple : l’État ne peut pas dépenser plus qu’il ne gagne, et les surplus sont mis de côté pour absorber les chocs.

Ce modèle rappelle, sous une forme bien plus stricte, les règles budgétaires européennes. En revanche, il ne fonctionne que dans des économies de petite taille, où les besoins en infrastructures et en protection sociale restent limités par la démographie.

Limites de ces dispositifs

Un frein constitutionnel à la dette ne garantit pas la prospérité. Il peut aussi empêcher un État d’investir dans l’éducation, la santé ou la transition énergétique lorsque les circonstances l’exigent. Les données disponibles ne permettent pas de conclure que ces pays offrent un meilleur niveau de vie à leurs habitants que des nations modérément endettées.

Analyste financière examinant des graphiques comparatifs sur la dette publique de différents pays

Faible dette publique et solidité économique : une équation trompeuse

Le classement des pays les moins endettés révèle un paradoxe. Aucun de ces territoires ne figure parmi les grandes puissances économiques. Leur faible endettement traduit moins une gestion exemplaire qu’une dépendance à une source de revenus unique (pétrole, gaz, casinos) ou à un protecteur extérieur (Nouvelle-Zélande pour Niue).

Le Turkménistan en est un exemple parlant. Sa dette publique de 4,7 % du PIB ne dit rien de la situation réelle de sa population. L’accès aux données économiques fiables y reste très limité, et le pays ne publie pas de statistiques détaillées sur ses dépenses sociales ou son taux de pauvreté.

À l’inverse, des pays fortement endettés comme la France ou le Japon disposent d’infrastructures denses, de systèmes de protection sociale élaborés et d’une économie diversifiée. Leur dette finance des services publics, des retraites, de la recherche. L’endettement d’un État n’est pas un symptôme de mauvaise gestion en soi, mais un outil de financement dont l’efficacité dépend de l’usage qui en est fait.

Pourquoi la plupart des États choisissent de s’endetter

Un État s’endette pour la même raison qu’un ménage contracte un emprunt immobilier : financer un actif dont le rendement futur justifie le coût. Construire un réseau ferroviaire, former des ingénieurs, équiper des hôpitaux, tout cela nécessite des investissements qui dépassent les recettes fiscales d’une année.

Les pays qui n’empruntent pas partagent un trait commun : ils n’ont pas besoin de le faire, soit parce que leurs revenus couvrent leurs dépenses, soit parce que leurs dépenses restent très faibles. Ce n’est pas transposable à une économie de plusieurs dizaines de millions d’habitants avec des besoins en éducation, en défense et en infrastructures à grande échelle.

Le vrai critère de soutenabilité d’une dette n’est pas son existence, mais son rapport au PIB, le taux d’intérêt auquel elle est contractée, et la capacité de l’État à générer de la croissance pour la rembourser. Un pays sans dette mais dépendant à 90 % du cours du pétrole se trouve dans une position plus vulnérable qu’un pays endetté à 60 % du PIB avec une économie diversifiée.

Les territoires à dette nulle ou quasi nulle restent des cas d’école, façonnés par des configurations géographiques, démographiques et institutionnelles très particulières. Reproduire leur modèle à l’échelle d’une grande économie est structurellement impossible.